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Le blog Roger De Vlaeminck

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Gloire au Gitan !

Samedi 8 Novembre 2008, 13:20 GMT+2par L'auteur

Un nouveau contributeur se fait connaître. J'ai un jour lu sur le site Vélo 101 un excellent article signé Michel Crepel. Je lui ai demandé l'autorisation de publier son article sur ce blog. Alors voici :

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Paris-Roubaix 1972 : L'éclosion du maître de l'Enfer

Eeklo
    Eeklo est une « bourgade » néerlandophone d'Outre Quiévrain située en Région flamande. A l’instar de nombreuses de ses congénères, qui ont vu naître et éclore des champions toutes disciplines confondues, cette commune de Flandre Orientale s’enorgueillit d’être le berceau de deux spécimens de la bicyclette hors norme. Sise aux confins des provinces d'Anvers, du Brabant Flamand et du Hainaut, cette ancestrale contrée, longtemps territoire des placides et besogneux Ménapiens, offre tous les ingrédients rêvés aux extravagants et funambules de la ''Petite Reine''.
La fratrie de Vlaeminck
   Eric et Roger, son cadet de deux ans, de la fratrie De Vlaeminck, bercent très tôt au sein de cette atmosphère, austère par essence, mais ''religieuse'' quant à la passion sacerdotale de ce peuple Flamand rompu aux vicissitudes de ces gens du Nord ainsi qu'à la passion exacerbée qu'ils éprouvent envers le sacro saint vélocipède. Le cyclisme regorge depuis son émergence, c'est à dire depuis la nuit des temps, de coursiers d’exception aptes à tutoyer les plus grandes sommités d'une nation. La liste serait trop longue et fastidieuse à énumérer ici, en outre, la mémoire collective est à même de recenser tous les champions qui de par leurs exploits parfois surréalistes ont marqué les imaginations, de génération en génération.
   Si l'aîné Eric De Vlaeminck s'est montré un phénomène implacable au sein du royaume atypique des sous bois, Roger, lui, a épousé la carrière, plus lucrative et ô combien plus représentative aux yeux du public, de routier nanti d'un invraisemblable caractère de guerrier belliqueux. Coureur hybride, à la fois excellent sprinteur à la vélocité outrancière et excellent cyclocrossman comme son titre de Champion du Monde 1975 le démontre, le ''Flandrien'' disposait d'un sens aigu des trajectoires les plus scabreuses et d'une maîtrise quasi chirurgicale des obstacles malencontreux et des rets en tous genres. Cet ensemble de qualités innées lui permettait alors, quand la majorité de ces adversaires tenaient maladroitement le haut du pavé à la limite de l'adhésion, d'opter pour les ornières les moins praticables mais les plus à même d'accélérer l'allure sans entamer son influx nerveux et son physique hors norme.
Le Gitan
    Paris Roubaix, parce que c'est de la ''Reine'' dont il est question, ici, le « Gitan » l'a épousée très tôt et dans la foulée l'a amadouée puis apprivoisée et enfin dominée et adoptée comme nul autre pareil.
L' « Enfer » telle une maîtresse exigeante et éternellement inassouvie se donne corps et âme et sans concession à tout coursier qui l'honore de sa tendresse et de sa délicatesse. Disons, que Roger De Vlaeminck sera à jamais son plus fidèle et voluptueux amant. Le « Gitan », de par son côté bohème et introverti, n'entretenait guère pour ne pas dire pas du tout d'amitiés inconsidérés au sein du le peloton, hormis Jean Pierre Monséré, et ma foi, loin de le chagriner cette situation, que d'autres auraient traduit pour du rejet, de l'inimitié voire du mépris, avait le don de le motiver à l'extrême et de le rendre invulnérable et irascible à l'heure d'élaborer puis d'appliquer sa tactique de course.
En outre, Roger De Vlaeminck apparaissait Irrésistible lorsqu'il décidait de passer la surmultipliée, il quittait alors sa position caractéristique, les mains sur les cocottes, les coudes plus bas que ses poignets afin de faire suspension, pour endosser celle de poursuiteur implacable, les mains en bas du cintre, le dos invariablement plat, tel un esthète de l'effort solitaire, qu'il n'était pas nécessairement lorsque le chronomètre s'avèrait être le seul maître à bord.
Certes, le « Gitan » était l'archétype même, le leader patenté et maître incontestable et incontesté de ce genre d'exercice qu'est l' « Enfer du Nord » lors de la décennie 70-80 mais pas seulement. Le bougre possédait plus d'une corde à son arc et sa soif de vaincre, sa faculté d'adaptation à tous types de terrain en fit un caméléon rebelle et irritant voir agaçant pour sa majesté le « Roi Eddy » en personne. Leurs joutes opiniâtres et incessantes allaient jalonner toute cette période bénie où les ''Flahutes'' régnaient en maître à l'occasion des courses d'un jour.
Outre ses quatre succès sur le vélodrome du Nord, Roger De Vlaeminck avait tissé une véritable hégémonie d'accessits lors de ce périple pavés. En dix participations à « l'Enfer du Nord » il terminera en chaque circonstance l'épreuve. Plus extraordinaire, il obtiendra à chaque édition une place dans les sept premiers et se hissera à neuf reprises sur le podium ! Fabuleux, lorsque l'on connaît le côté aléatoire et imprévisible de cette course impitoyable (pluie, crevaisons, chutes, boue, vent...).
Un palmarès phénoménal
   D'ailleurs son palmarès, dans l'épreuve chère à Théo Vienne et Maurice Perez, aurait pu être plus conséquent encore si son rôle d'équipier de luxe de Francesco Moser (Samson) ou de Freddy Maertens (Flandria) ne l'avait accaparé, plus qu'il ne le désirait néanmoins, à des moments clés de la course. Son altruisme permit, d'ailleurs, à l'Italien de triompher à trois reprises et consécutivement à Roubaix.
Cet ombrageux et teigneux de nature était donc, également, un sprinter émérite, ses trois victoires dans la « Primavera » en font foi. En outre, à l'occasion du Giro 75, il s'offrira la bagatelle de sept étapes puis, dans la foulée, participera au Tour de Suisse, qu'il s'adjugera haut la main, non sans aller cueillir six bouquets aux arrivées synonymes de victoires d'étapes ! Auparavant il avait triomphé pour la cinquième fois consécutivement dans « La Course des Deux Mers », Tirreno-Adriatico, enlevant, au passage, toutes les étapes excepté une. Celle-ci revenant à Merckx dans un sursaut d'orgueil.
Nanti du deuxième palmarès en matière de Classiques, conjointement avec Rik Van Looy, mais loin derrière le « Cannibale », il échouera, de justesse dans sa quête au maillot irisé, sur route à Yvoir, en Belgique, où il finira sur les talons du Néerlandais Hennie Kuiper, qu'il eut le tort de mésestimer… L’ « Ermite d’Eeklo » possède le deuxième palmarès, en matière de classiques, derrière le phénomène de Meensel-Klezegem et à hauteur de l’ « Empereur d’Herentals » qui, épaulé de son intraitable « Garde Rouge » écumait et martyrisait le macadam la décennie précédente.
Paris-Roubaix 1972
   Depuis Gaston Rebry, l’enfant de Wevelgem, qui écumait de son immense talent les routes du Nord à l’orée des années 30, la « Reine des Classiques » se cherche toujours un lauréat qui marquerait celle-ci de son empreinte indélébile pour des siècles et des siècles.
Au printemps de l’année 1972, Paris Roubaix prend son envol de Compiègne. Le plafond est bas, l’atmosphère semble chagrine et la bruine déverse sa lave glacée sur les carcasses grelottantes et les crânes hirsutes. L’attente accentue encore la fébrilité des « funambules des pavés » qui piaffent d’impatience de s’élancer.
La course s’annonce impitoyable, échevelée et débridée. Certes, la participation, comme de coutume s’avère être riche et hétéroclite, mais surtout les conditions climatiques apocalyptiques donnent un aperçu succinct de ce que sera la suite de la journée. Le crachin poisseux qui tombe sans cesse et qui, insidieusement se dépose inexorablement sur les muscles saillants des acteurs mais également sur le haut du pavé et dans les ornières délimitant les portions difficultueuses génère l’angoisse et la morosité, à défaut de peur, au sein du peloton.
   En effet, pour nombre de « saute ruisseau » peu aguerris aux rudiments de la « Roubaix » , la perspective de « fouler » ces chemins de traverses dans des conditions aussi « dantesque » laisse un profond goût d’amertume au sein des esprits tourmentés. Les « cadors », quant à eux sont à mille lieux de ces tiraillements infantiles et versent plutôt vers la rodomontade parfois présomptueuse, véritable source de motivation des « avaleurs de pavetons ».
L'entame de course
  Bien évidemment, ce temps exécrable digne d’un cyclocross n’est pas pour déplaire à certains aux premiers rangs desquels Roger De Vlaeminck fait figure d’épouvantail. Ce dernier, peut très bien subodorer sans être grand clerc qu’un signe annonciateur d’un destin favorable plane au dessus de sa tête.
Toujours est il que l’entame de course comporte son traditionnel lot de chutes et de crevaisons malencontreuses. Ainsi Frans Verbeeck, tout frais émoulu lauréat du « Volk », et donc favori légitime au départ de Compiègne est victime d’une fracture de la clavicule avant même d’avoir été confronté aux premières difficultés.
Comme à l’accoutumée, allais je dire, Eddy Merckx, entame son travail de sape et tente de lancer la course dès le ravitaillement de Valenciennes en compagnie de ses compatriotes Eddy Peelman et Engelbert Opdebeek. Les trois hommes se dégagent avec autorité et la démonstration de puissance du « Cannibale » courbant l’échine comme à ses plus beaux jours laisse augurer une partie de manivelles du plus bel effet.
Pourtant, à l’arrière le « Batave à lunettes » n’est pas dupe de la manœuvre du Belge et l’expérience aidant, il ne tarde pas à rejoindre le trio non sans avoir pioché dans ses réserves. Ce qu’il n’avait pas prévu, le farfadet, c’est que dans son empressement à recoller, le vainqueur du Tour 68 avait transporté « gratis » tout le peloton sur son porte baguage. Même si ce coup d’essai de Merckx ne s’était pas révélé un coup de maître, il avait néanmoins, eu l’avantage d’écrémer le peloton et de rejeter à l’arrière nombre de prétendants à la victoire finale.
La tranchée de Wallers Arenberg
Désormais, le groupe de tête file à vive allure en direction du premier « juge de paix » de l’épreuve à savoir, la Tranchée de Wallers Arenberg, boyaux infect et abominable où la « mort » rôde tel un charognard guettant sa proie. Les plus faibles, effectivement, ne sortiront pas indemne de « cette trouée à rats » et déjà les faciès se liquéfient comme des figues trop mûres.
Dés l’entrée sur le boyau, la pluie a rempli son œuvre de destruction. La chaussée pavée à l’instar d’une patinoire n’autorise pas et ne pardonne jamais aux non-initiés de la dompter sans l’avoir auparavant amadouée et seuls les plus expérimentés parviennent, non sans mal, à s’extirper des chutes et des amoncellements de coureurs entremêlés. C’est une véritable foire d’empoigne où beaucoup ne verront jamais l’issue de l’orgie boueuse. Même, le « Roi Eddy », victime d’une chute, ne sortira pas ragaillardi d’Arenberg.
Banderilles
   A la sortie de la forêt, déjà Roger de Vlaeminck se sent des fourmis dans les jambes et soudain place une mine meurtrière et hargneuse afin de tester l’adversaire. Ayant jugé des forces en présence le « Gitan » se relève et réintègre le reste du groupe. A soixante dix bornes du vélodrome, dix sept rescapés s’ébrouent à l’avant. Eddy Merckx retardé en raison de son incident initial ne tardera pas à rejoindre ses compagnons. Tous les favoris figurent dans ce peloton ce qui condamne inévitablement et définitivement ceux qui n’ont pas su ou pu accrocher le bon wagon.
Des banderilles commencent à jaillir comme celle de l’anodin Willy Van Malderghem qui, profitant du marquage au cuissard des cracks, tente de fausser compagnie à ses compagnons de route. Le Français Alain Santy profitant de l’hésitation ambiante saute dans la roue du fuyard et se porte résolument en tête du duo naissant. Les deux hommes s’entendent comme larrons en foire et portent leur avance du côté de Marchiennes à plus de quarante secondes.
A Coutiches, l’écart est monté à deux minutes et cinquante kilomètres restent à parcourir. Survolté, l’enfant du pays qu’est Santy ne sent pas les pédales ovationnés qu’il est par tout un peuple « Ch’ti » tout acquis à sa cause. Le Belge, qui avait failli inscrire les « Quatre Jours » l’année d’avant à son palmarès n’est pas en reste et prend des vibrants relais de mammouth. Les fuyards semblent irrésistibles. Pourtant cette impression de fluidité et d’harmonie commence imperceptiblement à s’effriter. Alain Santy, petit gabarit, frêle et léger donne des signes alarmants de lassitude. Ses relais deviennent heurtés voir poussifs et d’une brièveté de mauvais aloi. Tant et si bien que Van Malderghem, toujours aussi puissant et volontaire, le dépose sans même accélérer l’allure à trente cinq bornes de Roubaix.
La rébellion s'organise
   Derrière la rébellion s’organise enfin. Eddy Peelman, omniprésent, Roger Rosiers, Roger De Vlaeminck, Eddy Merckx et notre « Poupou » national ne chôme pas et caracole en tête de colonne. A la hauteur du secteur de Templeuve, se joint au groupe de poursuivants d’autres favoris comme André Dierickx, Roger Swerts, Herman Van Springel, Barry Hoban, Gerben Kartens, Olle Ritter,et Willy Terlinck, que du beau linge.
Le Gitan jaillit
   A l’entrée de Nomain, Willy Van Malderghem pioche et voit son avance fondre comme neige au soleil. Nanti d’une misérable minute d’avance sur un peloton en transe, on ne donne pas cher de sa peau à ce moment de la course. Cependant au lieu dit Bechy à une vingtaine de borne du but, le Belge ne faiblit plus. Aussi, Roger De Vlaeminck s’impatiente et le fait savoir. Le « Gitan » se hérisse. Il doute des motivations de ses camarades de fortune à vouloir rejoindre l’homme de tête avant la ligne.
Dans son style unique et inimitable le « Gitan » jaillit telle une balle du peloton. Profitant des bas côtés carrossables il impulse un rythme d’enfer à la course. Derrière c’est l’hallali. L’écart grandit de manière ébouriffante passant de gouffre à océan en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. A Cisoing, il happe Van Malderghe et le vomit aussitôt.
C’est hallucinant, en dix bornes De Vlaeminck a infligé une véritable fessée à Merckx, en personne, et consorts. Deux minutes devant des poursuivants dépités, dégoûtés par tant d’impudence et finalement impuissants, le « Gitan » savoure à plein poumons son nouveau statut de « Bouffeurs de pavés » hors norme. Et il se régale le taciturne mais ô combien filou Flamand.
   Le nouveau maître de l’ « Enfer du Nord » pénètre maintenant sur le vélodrome de Roubaix sous des applaudissements nourris. La Belgique fête son héros et la Flandre s’enorgueillit de posséder pareil phénomène. Malgré cinq crevaison, André Dierickx prendra la seconde place à près de deux minutes du lauréat du jour. Eddy Merckx, pour sa part, meurtri pas sa chute d’Arenberg terminera au septième rang.   
Le coureur par excellence
Nullement favori, le matin à Compiègne, Roger De Vlaeminck, malin comme un singe, s’était évertué à ne pas dévoiler ses ambitions. Discret, tout au long du parcours, il a fait preuve de patience, son analyse de la course et des hommes fut parfaite.
Désormais, le « Gitan » sera attendu comme le loup blanc à chaque édition future de Paris Roubaix et sa pancarte n’en sera que plus volumineuse. Mais ce que Roger De Vlaeminck nous a appris au fil du temps et des années c’est que ce phénoménal athlète savait plus que quiconque se rappeler à notre bon souvenir et être toujours présent là où il avait décidé de l’être.
Pour le « Gitan », chaque épreuve ressemblait à un défi, en outre, jamais il n’a refusé la lutte avec des coursiers sensés être plus doués que lui, à l’image d’un Merckx ou d’un Maertens. La pugnacité était sa force, la classe son étendard. Roger De Vlaeminck demeurera, pour moi, le coureur par excellence.

Michel Crepel

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Un peu de pub pour lui.

 

 

Roger de Vlaeminck sous le maillot Dreher en 1972.

Roger de Vlaeminck 1972

 

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Un vélo vintage

Mercredi 17 Septembre 2008, 20:33 GMT+2par L'auteur

En Arizona, USA, quelqu'un a vendu sur Ebay un vélo Colnago "Roger de Vlaeminck" pour la somme de 1850 $.

 

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Vu par Philippe Bordas

Mercredi 16 Juillet 2008, 18:30 GMT+2par L'auteur

Voici un texte envoyé par Angels, le grand contributeur de ce site, sans qui ce serait bien tristounet. Alors, on y va ?

Roger De Vlaeminck, le détenteur du record des victoires dans Paris-Roubaix dont la 106ème édition aura lieu dimanche (en fait le 13 avril 2008), a été décrit par l'écrivain Philippe Bordas dans son livre "Forcenés" (édition Fayard, 300 pages) paru récemment. 

Morceaux choisis consacrés au Gitan, le surnom de Roger De Vlaeminck, dans cette "épopée célinienne" suivant la formule de l'ancien prix Goncourt Jacques-Pierre Amette pour décrire la "rafale d'images, de sensations, d'histoires vraies" racontées par Philippe Bordas:

"Roger De Vlaeminck est un braque hautain, sûr de son affaire. Un bouquet d'élégance et d'arrogance froides. C'est un Keith Richards, avec du mollet. Il s'est fait une gloire à onduler sur les sols en décomposition. Il y a mis un style. Il est devenu un champion moderne sur le vestige d'antiques voies. Il détient le record des victoires dans Paris-Roubaix. Quatre victoires en six ans. Quatre places de deux. Une place de trois. Et une seule crevaison."

"De Vlaeminck est maître des pavés posés en vrac exprès, le Néron d'une Apocalypse pour de faux. C'est un joueur, virtuose et beau gars dans l'Enfer imité de Dante et des satanistes médiévaux. Les joues gouachées de boue, il fait le coquet; le corps rayé d'un lisier recueilli au Carrefour de l'Arbre, il se regarde pédaler. La souillure des éléments lui fait un habit entre marron et brun."

"Par lui s'ébauche le portrait du Flamand agité du vieux sang espagnol, une mêlée de rugosité et de fierté animale, la feritas des Latins. Roger De Vlaeminck aimait se perdre. Il était né dans le rien, où il se retrouvait. Son père Phil, dit Fiele, était drapier; il épousa une gitane - des marchands ambulants. Ils traversaient les Flandres derrière deux gros chevaux tirant une roulotte chargée de mercerie, de casseroles, de rubans et de dentelles tissés l'hiver à la veillée, quand le vent hurlait entre les essieux. Roger est né près d'Eeklo, sur des roues en bois, entre Bruges et Gand, au bout du village de Kaprijke, sur l'aire de misère que laissent les bourgeois. L'empreinte à vie des chemins mauvais et l'odeur du froid."

"Le Gitan vainc toujours de la même façon. Il part en lévrier sur le pavé le pire. On attend la sortie du boyau pulvérulent. Dans l'instant mourant où chacun veut souffler, Roger De Vlaeminck s'arrache. Buste immobile sur des bielles de pétrolette, il révèle dans l'effort la face rose des lèvres."

"Les anciens étaient stupéfaits par sa fluidité d'anguille, cette lucidité intacte sur le corps en flottaison. Roger ne tombait pas, il ne crevait jamais. "J'étais le seul à pouvoir faire cela." Pendant dix ans, le Gitan a laissé derrière lui des spectres enduits de vase, des hommes encalminés qui l'ont vu s'éloigner avec la grâce d'un serveur du Ritz. Brick Schotte, le vieux Flandrien, Merckx soi-même et Van Looy ont dit leur stupéfaction. C'était un exploit de suivre le sillage du Gitan: il est avéré que ceux qui ont pris son exact chemin y ont tous crevé."

"Les mécanos jettent les roues à la fin de Paris-Roubaix. Un coup de chiffon suffisait pour celles de Roger - deux soucoupes intactes. Comme Keith Richards, il faisait le facile, mais c'était une âme frottée au mal comme lui; il s'exerçait dans les coursives - masquant la peine pour induire la transcendance du génie."

"Il était prêt, le jour J. Ni la veille. Ni le lendemain. Il partait seul au matin, les poches emplies de provisions; il prenait soin de son vélo. Il n'escomptait pas de soutien en course, ni sucreries offertes, ni le prêt d'une roue. Il avait le monde contre lui et la paranoïa rangée avec les pâtes de fruits."

"Roger De Vlaeminck a tout perdu. Sauf le titre. Monsieur Paris-Roubaix. Marqué au feu sur le front."

 

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